29
L’attente
L’aube se levait à peine sur la campagne environnante que je faisais déjà les cent pas. Je m’étais tournée et retournée dans mon lit de nombreuses fois, avant d’admettre que je n’avais que peu de chance de m’échapper sans une aide extérieure. Le problème résidait dans le fait que je ne connaissais personne. La lune, qui terminait sa première phase avant d’être pleine, m’avait tenu compagnie un certain temps, avant de céder sa place. Je l’avais regardée disparaître à contrecœur ; sa présence me rassurait.
Une série de plaintes me tira de mes réflexions et me conduisit à l’une des fenêtres. Ces cris me rappelaient étrangement quelque chose, mais je ne savais pas quoi. Le temps que je me penche à la fenêtre, les sons n’étaient plus qu’un faible murmure. Je regardai à gauche, puis à droite, dans l’espoir d’apercevoir le plaintif. Ce que je vis me stupéfia et je reculai vivement, afin que l’on ne puisse pas m’apercevoir d’en bas.
Vigor, que je n’avais pas revu depuis un certain temps, traînait derrière lui une masse informe qui m’arracha un hoquet d’horreur et réveilla mon souvenir. C’était la deuxième fois que je voyais un être comme celui-là. La première remontait au début de ma captivité et la créature ne semblait pas plus vivante que celle que je voyais là, le corps balayant la terre sèche derrière celui qui devait être son bourreau. Un liquide, vert cette fois, que je présumais être du sang, coulait des multiples blessures que, malgré la distance, je voyais clairement tant elles étaient profondes. Ce que j’aurais voulu savoir, c’était pourquoi l’on brutalisait à mort ces pauvres créatures. Qui étaient-elles pour qu’on leur réserve pareil traitement ? Mais je n’étais pas au bout de mes surprises.
Vigor s’arrêta bientôt sur les rives du lac et sortit un objet de sa poche, qu’il porta à ses lèvres. Un son comme je n’en avais encore jamais entendu en sortit et se répercuta dans la fraîcheur du matin. Il répéta son appel à trois reprises avant de reculer vers les murs du château, abandonnant son fardeau sur les berges. Je ne pouvais détacher mes yeux de l’être qui reposait sur le flanc. J’aurais donné beaucoup pour pouvoir le voir de plus près.
Je n’eus guère le loisir de me lamenter sur son sort plus longtemps puisque je remarquai bientôt des remous à la surface de l’eau. Quelque chose se déplaçait vers l’endroit où se tenait Vigor quelques minutes auparavant. Pendant un instant, je tentai de refréner mon imagination, que je sentais s’emballer à mesure que le mouvement de l’eau s’accentuait, mais ce fut inutile ; ce que je vis dépassait largement ce que j’aurais pu concevoir en matière de chimères. Une tête hideuse fendit la surface en ondoyant, deux yeux globuleux trônant sur le sommet du crâne et quelque chose qui ressemblait à une crinière flottant derrière son long cou. Je n’aurais su dire, à mesure que le corps se glissait hors de l’eau, si j’éprouvais de la fascination ou du dégoût. La bête ne regarda même pas aux alentours, comme si elle savait qu’elle ne courait aucun risque, avant de se jeter sur son déjeuner. Je ne pus réprimer un haut-le-cœur quand elle engouffra, en quelques secondes à peine, l’infortunée victime. La vue des gouttes vert foncé qui giclaient dans tous les sens me donna la nausée. J’ignore pourquoi, mais j’étais certaine que ce que dévorait avec appétit cette espèce de serpent de mer était un être doué d’intelligence et de connaissances. J’étais écœurée, mais pas surprise. Les hommes de main tuaient probablement comme le maître de céans violait. Pour la bonne cause…
Vigor éclata d’un rire cruel lorsque l’étrange créature regagna son habitat, ne laissant que de rares traces vert clair de sang mélangé à de l’eau. Je m’assis sur un fauteuil et fermai les yeux, tentant de chasser de mon esprit cette vision d’horreur. J’étais toujours au même endroit lorsque Meagan me rejoignit. Devant mon air sinistre, elle s’inquiéta immédiatement. Je lui racontai, en substance, ce que j’avais vu, lui épargnant les détails scabreux. Elle ne sembla pas s’émouvoir outre mesure de ma description de la créature qui habitait le lac, mais celle de son déjeuner la surprit davantage.
— Pour ce qui est du serpent, je crois que vous venez de faire connaissance avec Ylas. De nombreux témoignages font état de sa présence dans les eaux sombres de ce lac, mais je ne pensais pas que l’on pouvait si facilement le faire sortir de sa cachette. Il fait partie des légendes de la région depuis bien avant ma naissance. En quelque sorte, vous avez de la chance de l’avoir vu.
Je n’étais pas convaincue de la pertinence du mot « chance », mais je m’abstins de commenter.
— Pour ce qui est de votre deuxième découverte, je n’en suis pas absolument certaine, mais ce pourrait bien être une hamadryade. À ma connaissance, ce sont les seules de leur espèce à avoir le sang vert. Ce que je ne m’explique pas, c’est comment cette brute de Vigor a pu se la procurer. Elles ont disparu avec leurs semblables depuis des siècles, se réfugiant à Elfré, le monde des elfes. Ces derniers partagent leur amour de la nature et leurs croyances en général. Leur départ a causé beaucoup de tort à notre environnement, qui se retrouvait soudain dépourvu de leurs précieux soins, La situation n’a cessé de se dégrader au cours des siècles.
Je devais avoir l’air perdu parce qu’elle s’arrêta et sourit.
— Pardonnez-moi. Je réfléchis à haute voix pendant que vous, vous cherchez à comprendre. Je m’explique : grand-mère disait que les hamadryades faisaient partie de la grande famille des nymphes. Chaque branche de cette famille est responsable d’un élément essentiel à l’équilibre du monde qui nous entoure, un peu comme les élémentaux, mais de façon plus spécifique. L’hamadryade que vous avez vue aujourd’hui ne quitte habituellement jamais l’arbre où elle est née. Sa fonction est de protéger la grande forêt et tout ce qui s’y rattache. C’est pourquoi son sang est vert foncé, à l’image des espèces sur lesquelles elle veille. Il y a aussi les naïades, qui veillent sur les sources et les rivières, les napées, que l’on trouve dans les boisés et les prés, les névéides et océanides, qui occupent les lacs et les océans, et les oréades, qui vivent dans les montagnes. Chacune a sa propre couleur sanguine. Mais, comme je vous le disais tout à l’heure, elles sont censées avoir disparu il y a bien longtemps, suivant les elfes lors de la Grande Séparation. Jamais je n’ai entendu dire que certaines étaient restées de ce côté-ci.
— En tout cas, celles que j’ai vues doivent bien venir de quelque part. Je préfère penser que ce sont des égarées restées de ce côté-ci des frontières plutôt que d’imaginer que cet imbécile a trouvé un moyen d’aller les chercher dans leur propre monde.
Au regard qu’elle me lança, je compris qu’elle était d’accord avec moi.
— Je me demande tout de même pourquoi il a besoin de ces êtres rares et précieux. Je n’ai jamais entendu dire que les nymphes avaient des dons particuliers pour la guerre.
— Si elles veillent sur divers éléments qui composent l’univers, ne peuvent-elles pas aussi commander à ces mêmes éléments ? m’enquis-je.
La question resta un instant en suspens, comme si Meagan ne voulait pas penser à ce qu’elle pouvait impliquer.
— Est-ce que tu as une idée de l’étendue de leurs pouvoirs ?
Meagan fit non de la tête, l’air franchement désolé.
— Il y a bien longtemps déjà que l’on ne parle plus ouvertement de ces êtres dans nos contrées, si ce n’est dans les légendes au coin du feu, comme pour tout le reste. Le peu que j’en connais, je vous l’ai déjà révélé. Les gens préfèrent penser que tout ça n’a jamais existé plutôt que de devoir songer à ce qu’ils ont perdu.
— Ça ne fait rien, lui dis-je doucement, tu ne peux pas tout savoir.
Je poussai un soupir résigné. Ce ne serait pas la première fois, ni la dernière, que je devrais me contenter de bribes de renseignements en attendant de trouver les pièces manquantes du casse-tête. Nous fîmes un effort pour chasser de nos pensées cette pauvre créature et tout ce que sa présence ici pouvait signifier.
Nous occupâmes notre matinée à la création de la carte dont nous avions discuté la veille. La difficulté fut de trouver un support suffisamment grand pour mettre le maximum de détails, mais sans que cela devienne encombrant à transporter. Je voulais éviter que cette mine de renseignements précieux soit trop apparente lorsque je voyagerais. Une fois trouvé ce que nous cherchions, Meagan entreprit de dessiner de son mieux en m’expliquant de nouveau chaque détail. Le résultat fut bien au-dessus de mes attentes. Nous dînâmes ensuite avec bonne humeur, le sire nous faisant grâce de sa désagréable présence. Nous occupâmes les heures suivantes à réfléchir à la meilleure méthode pour m’évader d’ici.
Nous avions beau faire preuve d’imagination et d’une volonté hors du commun, nous n’arrivions à aucune solution réellement concevable. Inutile d’envisager de passer par une fenêtre. Je risquerais de me rompre les os, et même si j’atterrissais sans trop de dommages, je devrais traverser le pont en échappant à la surveillance des sentinelles. Meagan m’avait en effet mentionné que les trois bâtiments comportaient un certain nombre d’archères.
Devant mon air ahuri, elle m’expliqua que c’était des ouvertures hautes, mais très minces, où se tenaient en permanence des archers. Ils avaient l’ordre de tirer sur toute personne franchissant le pont sans permission, que ce soit pour venir au château ou pour le quitter. Meagan avait précisé qu’ils pouvaient atteindre leurs cibles à des distances invraisemblables, même la nuit. Cela expliquait sûrement la fuite rapide des hommes de Simon, le jour de mon arrivée. La fuite à la nage, que j’avais précédemment envisagée, avait perdu son attrait à la lumière de ce que j’avais vu au pied de la tour. Je n’avais nulle envie de savoir si Ylas était capable de me repérer sans le sifflet de son dompteur.
Je poussai un soupir de lassitude ; je n’entrevoyais guère d’issue. Ma demoiselle de compagnie ne semblait pas plus enthousiaste que moi. Elle m’observait, l’air triste, puis son visage s’éclaira.
— Mon Dieu ! Je n’aurais jamais cru que vous puissiez être aussi douée. J’ai rarement vu une pièce si réussie.
Je la regardai, surprise, avant de comprendre de quoi elle parlait. Je baissai les yeux sur l’ouvrage qui reposait sur mes genoux.
— Oh ! Fis-je, moi-même étonnée. C’est vrai que ce n’est pas trop mal…
J’avais demandé à Meagan s’il y avait quelque chose que nous pourrions faire pour m’aider à passer le temps, une activité qui ne demandait pas une trop grande concentration afin que je puisse consacrer entièrement mon esprit à mes plans d’évasion. Je voulais aussi que le sire de Canac croie que je ne m’ennuyais pas, que je commençais à m’adapter et à faire preuve d’ouverture à la vie entre ces murs, mais surtout à sa compagnie. Meagan avait trouvé l’idée excellente. Elle avait quitté la pièce quelque temps, après le dîner, pour revenir avec un énorme panier rempli d’aiguilles à tricoter et d’écheveaux de laine aux teintes multiples. Elle n’aurait pu trouver meilleure façon de m’occuper !
Plongée dans mes souvenirs, je m’étais revue, assise dans le salon de la vieille maison, heureuse et insouciante. C’est Tatie qui m’avait appris le tricot alors que j’étais en pleine crise d’adolescence. Elle m’en avait vanté les vertus en me disant que je ferais mieux d’utiliser mon surplus d’énergie pour créer de magnifiques pièces de tricot plutôt que de me perdre dans des discussions vouées à l’échec et des crises sans lendemain. Avec une patience d’ange, elle m’avait montré comment réussir de purs chefs-d’œuvre, que je m’étais surprise à porter ou à offrir avec fierté. Ce passe-temps était par la suite devenu un excellent exutoire à la colère, au chagrin ou à n’importe quel état d’âme, une sorte d’antidépresseur.
Je m’étais d’abord demandé si je retrouverais toute la dextérité dont j’étais capable auparavant. À ma grande surprise, je n’avais mis que quelques minutes avant que le cliquetis des aiguilles n’adopte un rythme régulier et étrangement rassurant. Une activité familière, dans ce monde qui ne l’était pas, m’était grandement bénéfique. Sans m’en rendre compte, j’avais fait les ajustements nécessaires tout au long de l’après-midi, et ce qui ne devait être qu’une manche à l’origine avait lentement fait place à une moitié de chandail, fort jolie, il est vrai. J’en étais à me dire que je finirais mon ouvrage le lendemain, lorsque l’on frappa. Meagan alla ouvrir et céda le passage à l’imposante cuisinière, Gaudéline.
Je ne pus cacher ma surprise ; jamais encore elle n’était venue en personne. Elle envoyait toujours l’une de ses servantes.
— J’ai eu envie de vous revoir, me dit la matrone en disposant sur la table le contenu du grand plateau qu’elle avait apporté.
Le clin d’œil qu’elle me lança me donna à penser qu’il y avait anguille sous roche. Je m’installai, de même que Meagan, et entrepris de manger en attendant la suite. Au lieu de quitter la pièce pour rejoindre ses cuisines, elle ne s’absenta que quelques instants, le temps de revenir avec un second plateau et de prendre place à nos côtés.
— J’ai obtenu la permission de me joindre à vous, prétextant le besoin de faire plus ample connaissance avec la future châtelaine. Comme je serai bientôt sous vos ordres, lors des absences répétées de notre maître, il m’a été facile de plaider ma cause. Le but de ma visite est cependant tout autre et je vous demanderai d’être attentive, car je ne dispose que de peu de temps. Une présence prolongée éveillerait des soupçons dont nous n’avons guère besoin. Je n’ai donc que le temps d’un repas pour m’expliquer loin des oreilles indiscrètes, qui sont légion dans ces bâtiments.
Ma curiosité piquée au vif, j’étais impatiente de connaître les raisons de tant de mystères. Gaudéline me sourit chaleureusement avant de reprendre.
— Il vous faut gagner le village de Gléphyre au plus vite, afin de rejoindre celle qui vous permettra de mettre fin sans danger à la vie qui grandit en vous…
Je sursautai. J’avais d’abord cru qu’elle s’était entendue avec Meagan pour me permettre de rejoindre l’aïeule de cette dernière, mais ce n’était pas le cas. Gaudéline posa une main chaude et rassurante sur la mienne.
— Vous pourrez ensuite rejoindre l’aïeule de Meagan, comme vous le souhaitez. Je crois cependant qu’il serait plus sage de faire le voyage sans votre encombrant fardeau. Comme cet enfant risque de posséder des pouvoirs dépassant de beaucoup ce que l’on a vu au cours des derniers siècles sur nos terres et que vous ne l’avez pas désiré…
La colère et la haine qui traversèrent mon regard suffirent à confirmer ce qu’elle savait déjà.
— … il serait souhaitable qu’il ne voie jamais le jour. Cela nous donnerait davantage de temps pour contrer les plans d’Alejandre. Il se lancera inévitablement à votre poursuite, mais on vous aidera à vous soustraire à son emprise le plus longtemps possible. S’il lui faut trouver, une fois de plus, une nouvelle Fille de Lune, nous y gagnerions tous.
J’aurais voulu lui poser des questions sur ces Filles de Lune précédentes, qu’on avait plus d’une fois mentionnées en ma présence, mais il y avait plus urgent.
— Ne pourriez-vous pas faire le travail vous-même ? Pour le bébé, je veux dire ? J’ai cru comprendre, au cours de mes conversations avec Meagan, que tous vous consultaient pour leurs plaies, leurs malaises et leurs problèmes plus… personnels.
Gaudéline poussa un soupir résigné.
— Croyez bien que si c’était possible, je vous l’aurais déjà proposé, mais cet enfant n’est pas comme les autres. Votre statut de Fille de Lune, de même que votre passé mystérieux et celui de son père m’empêchent d’agir. Je risque de vous blesser grièvement plutôt que de parvenir à mettre un terme à cet embryon de vie malsaine. Voilà pourquoi vous devez rejoindre le village de Gléphyre. Dans la forêt qui l’entoure, juste au pied du mont Rudel, une vieille connaissance y habite : Wandéline. Je ne vous cache pas que c’est une sorcière. Enfin, c’en était une jusqu’à ce qu’elle change son fusil d’épaule, il y a quelques années…
Gaudéline haussa les épaules.
— Toujours est-il qu’elle consacre désormais l’étendue de ses innombrables pouvoirs à aider ceux qui ont des besoins particuliers. On raconte cependant qu’elle exige un prix élevé pour le privilège d’utiliser ses services. Vous lui direz simplement que vous venez de ma part et lui expliquerez la situation. Wandéline me doit quelques services… Par ailleurs, je doute qu’elle exige quoi que ce soit en retour puisqu’elle ne tirerait aucun avantage de la venue d’un tel enfant. Au contraire, elle a beaucoup à perdre du fait que plusieurs seigneurs des contrées avoisinantes la recherchent pour haute trahison. Ils ne seraient que trop heureux d’avoir enfin un héritier universel à qui transmettre leur haine et perpétuer ou assouvir leur désir de vengeance.
— Pourquoi ne suivent-ils pas simplement les indications de ceux qui ont eu recours à ses services pour la retrouver ?
— Parce qu’il est dit que la mort frappera ceux qui choisiront de trahir sa cachette pour de mauvaises raisons ; ils mourront dans d’atroces souffrances avant d’avoir pu donner la position exacte de son repaire. Je peux vous assurer, pour l’avoir vu de mes propres yeux, que c’est effectivement ce qui arrive. L’effet de dissuasion est radical.
La crainte qui traversa son regard fut si brève que je me demandai si je n’avais pas tout simplement rêvé. Qu’avait-elle à craindre de cette femme qu’elle voulait que je retrouve ? Pas un instant, cependant, Gaudéline ne douta que je partage son désir de recourir aux étranges services de Wandéline puisqu’elle me demanda :
— Auriez-vous un bout de parchemin ou quelque chose sur lequel je puisse vous dessiner le trajet à emprunter depuis ce château jusqu’à sa tanière ?
Je consultai Meagan du regard avant de prendre ma décision. Elle était mon alliée depuis le début et en connaissait probablement beaucoup sur les habitants de ce château. Par ailleurs, rien ne me certifiait que ce n’était pas une ruse de la part de mon geôlier pour mieux me piéger. Sa réponse me soulagea.
— Vous pouvez lui faire confiance sans crainte. Je vous en donne ma parole.
Je sortis donc la carte que nous avions si patiemment confectionnée, le matin même. Gaudéline ne put cacher son émerveillement devant tant de précision.
— Je n’aurais pas pu faire mieux. Cette carte est vraiment à l’image de la région.
Elle m’indiqua, à l’aide d’un signe étrange, la position du village de Gléphyre avant de m’expliquer comment me rendre jusqu’à Wandéline. Je devais mémoriser avec exactitude l’emplacement, que je ne pouvais inscrire sur ma carte, sans quoi je serais damnée. Elle me donna ensuite ses consignes quant à la façon de m’adresser à cette sorcière et précisa que je ne devais surtout pas faire mention d’Alexis une fois là-bas. Lorsque je demandai pourquoi, Gaudéline garda le silence et Meagan évita mon regard intrigué. Je n’insistai pas. Je découvrirais bien, tôt ou tard, ce que ce mutisme signifiait. J’avais un problème plus urgent pour le moment.
— C’est bien beau de dessiner des cartes et de m’indiquer les différents endroits où je dois absolument me rendre, mais je vous signale que je ne suis pas encore sortie d’ici…
C’est Gaudéline qui me répondit.
— Je sais et c’est aussi pourquoi je suis là. Dans quatre jours, Alejandre doit quitter le domaine pour au moins deux nuits. Une affaire urgente, d’après ce que j’ai pu comprendre et, exceptionnellement, Mélijna doit l’accompagner. Cette situation inhabituelle joue en notre faveur, même si je m’inquiète du fait que cette sorcière doive y aller ; ce ne peut être qu’un très mauvais présage pour l’avenir… Je ne sais pas encore comment nous parviendrons à vous faire quitter la demeure sans que les gardes s’en aperçoivent, mais je suis certaine que c’est possible. N’oubliez pas que nous avons encore trois jours pour y penser. Je ne pourrai peut-être pas trouver un prétexte pour revenir, mais je saurai sûrement vous contacter d’une quelconque façon.
Elle repoussa sa chaise et se leva en soupirant.
— Je dois maintenant partir, si je veux vous être vraiment utile. Me faire prendre à comploter ne nous aiderait sûrement pas beaucoup…
Je ne pouvais réprimer mon excitation devant la perspective de mon évasion. Je dus me montrer un peu trop enthousiaste, car Meagan sentit le besoin de me ramener sur terre.
— N’oubliez pas que vous êtes toujours entre ces murs inhospitaliers. Malgré tout le respect que je vous dois, je vous conseille de garder vos envies de réjouissances pour plus tard. Vous devriez plutôt occuper votre esprit à ce qui vous sera nécessaire lors de votre fuite vers le village de Gléphyre.
J’aurais voulu répliquer, mais la sagesse et la justesse de ses propos me firent garder le silence. Je n’eus guère le temps de penser puisque la porte s’ouvrit, moins de dix minutes plus tard, sur une vision de cauchemar. Le maître des lieux et son épouvantail de sorcière nous offraient une visite, que j’espérais brève et sans incident. Après les nouvelles plutôt bonnes de la dernière heure, je n’avais guère envie d’en avoir de mauvaises en contrepartie. Les yeux d’Alejandre se portèrent naturellement sur le tricot abandonné sur le fauteuil, et je vis une brève lueur de satisfaction éclairer son regard. Pourvu que cet effort supposé d’adaptation suffise à le rassurer sur mes intentions à long terme.
— Je constate avec plaisir que vous employez fort joliment votre temps. Il serait en effet dommage de perdre de belles heures dans l’oisiveté…
Autant de beaux mots dans la bouche d’un être aussi barbare avaient quelque chose de dérangeant. Je ne lui répondis pas, mais lui offris un sourire aussi peu sincère que chaleureux. Ma haine de mon visiteur avait momentanément détourné mon attention de la créature qui le suivait et qui s’avançait maintenant vers moi de son pas traînant.
Cette femme semblait tout droit sortie d’un cauchemar, et chacune de ses apparitions augmentait ma tension et ma nervosité à un niveau critique. Elle me fixait maintenant de ses yeux si semblables aux miens que j’en avais la nausée. Une désagréable impression me serrait le cœur chaque fois que l’idée que nous étions parentes m’effleurait l’esprit. Sa voix dangereusement aiguë résonna une fois de plus sur les murs de pierre au moment où elle posa une main directement sur mon ventre, sous mon corsage. Elle ferma les yeux en me tâtant. Je me raidis imperceptiblement.
— Je vois…
Un moment passa sans que rien ne se produise, puis elle sembla entrer en transe. Son corps s’agita de soubresauts et ses traits se tendirent, comme sous le coup d’un effort extrême. Je la vis lentement s’élever, sa tête parvenant à hauteur de la mienne en dépit de sa petite taille. Je baissai les yeux et constatai que ses pieds ne touchaient plus le sol. Elle lévitait ! Je respirai profondément, m’obligeant à garder mon calme. Sa main se crispa soudain sur ma peau, me pinçant douloureusement, ce qui m’arracha un cri. Cet écart de conduite de ma part lui fit perdre sa concentration ; elle retomba au sol avec brutalité, perdit pied et se retrouva sur le dos avant qu’Alejandre ne réalise ce qui se passait. Il se précipita pour l’aider à se relever, tout en me jetant un regard noir. Je ne pus réprimer un sourire satisfait. Ce n’était quand même pas ma faute si elle m’avait fait mal ! Je lui rendis son regard, sans culpabilité aucune. Je n’étais pas un animal en cage que l’on pouvait ausculter à sa guise…
Je constatai que Mélijna gardait toujours les yeux fermés ; tant mieux, je n’avais ainsi pas besoin de les affronter. Mon bonheur fut toutefois de courte durée puisqu’elle reprit rapidement conscience. Elle n’accorda pas la moindre attention à Alejandre, qui tentait de l’aider, mais se concentra sur moi. Son regard me transperça comme l’aurait fait une lame de couteau et je me sentis défaillir. Je me repris de justesse, mais une douleur sourde me martelait désormais les tempes avec la régularité d’un métronome. Cela ne dura pas plus d’une minute, mais une sensation de grand vide m’envahit ensuite. Qu’est-ce qu’elle avait bien pu me faire encore ?
M’abandonnant à mon sort, Mélijna se tourna vers Alejandre. Ce dernier était tendu au possible, attendant qu’elle prononce son verdict sur ma condition. Elle lui fit signe de la suivre, refusant de parler devant moi. Ils quittèrent la pièce aussi subitement qu’ils étaient apparus. Je restai là, les bras ballants, le cœur battant la chamade. Je ne pus m’empêcher de penser que tout ne se déroulait pas comme ils l’avaient prévu. Je ne savais pas, par contre, si c’était une bonne chose pour moi.
La nuit et la matinée du lendemain passèrent sans la moindre nouveauté. Je me concentrai sur mon passe-temps, incapable de faire quoi que ce soit d’autre. Meagan crochetait silencieusement, me jetant un regard de temps à autre, sans plus. Nous n’avions guère le cœur à bavarder, espérant des nouvelles de Gaudéline avant la fin de la journée, mais craignant également de voir reparaître Alejandre et sa folle. Les deux jours suivants furent identiques et je commençais à désespérer d’avoir des nouvelles encourageantes. Le quatrième jour, je me levai de mauvaise humeur, le corps tendu ; la journée s’annonçait longue et ardue.
Alejandre devait normalement partir aujourd’hui mais, à midi, Gaudéline n’avait toujours pas donné signe de vie. De fait, je perçus le bruit de chevaux traversant le pont peu de temps après la fin du repas et j’espérai que c’était le sire de Canac qui quittait le château. Jamais il n’avait fait mention de ce voyage devant moi au cours de ses dernières visites. Il espérait probablement que je n’étais pas au courant de son départ pour que je ne sois pas tentée de m’enfuir pendant son absence. On verrait bien qui était le plus futé des deux…